Exposer, entendre, comprendre…

Exposer une situation - une situation professionnelle ou personnelle, un événement, un fragment de vie - tant par écrit qu’oralement - c’est faire l’effort d’une « narration »,  avec son caractère « d’unité, d’articulation interne et de complétude » comme dit Ricœur .

Tout en racontant, je construis le récit ; il se déploie dans le temps et dans l’espace ; des acteurs y prennent une place repérable, avec ou sans moi ; l’intrigue se développe et se termine, avec ou sans éclats. Des interrogations, des hypothèses demeurent.

Cette réflexion constitue à mon avis un modèle pertinent pour les travailleurs sociaux ; aussi bien sur le plan de leur écoute et de leurs interventions dont elle aide à réfléchir le sens, qu’à celui de la supervision (ou de l’intervision), et bien sûr enfin de l’écriture.  Chaque fois que je raconte, chaque fois aussi que j’écoute le récit de l’autre, Ricœur me propose trois étapes de pensée, qu’il appelle : « préfiguration, configuration et refiguration » :

- tout d’abord, on voit défiler plusieurs événements parmi lesquels on va choisir celui qui nous paraît le plus important, le plus difficile, le plus compliqué ; parfois on ne choisit pas, c’est l’événement qui s’impose à nous, peu importe : on va repérer une possibilité de mettre l’expérience en mots, puis en intrigue ; c’est le stade de la préfiguration ;

- l’histoire prend alors forme, et c’est le stade de la configuration qui contribue à la compréhension de l’événement, tant par le narrateur que par le lecteur ou l’« écouteur » ; « l’arrangement configurant transforme [...] la succession des événements en une totalité signifiante » ; le narrateur lui-même est parfois tout surpris du sens nouveau qui émerge tout à coup ;

- par la refiguration enfin, celui qui reçoit le récit le configure à son tour pour le comprendre à sa manière ; ainsi, «l’effet produit par le texte sur son récepteur, individuel ou collectif, [devient] une composante intrinsèque de [sa] signification actuelle ou effective » ; on le constate ici, une appropriation nouvelle du récit et de sa signification se dégagent à partir de sa réception. Autrement dit, le lecteur donne sa forme ultime au récit entendu ou lu.

Ricœur insiste sur l’importance, pour l’histoire, d’être davantage qu’une simple « énumération d’événements dans un ordre sériel » ; il s’agit de les organiser dans un ensemble intelligible, afin qu’on en puisse toujours discerner le « thème ».

On voit maintenant tout l’intérêt d’un tel travail, tant avec les personnes accompagnées qu’avec les collègues, puisque l’enjeu n’est rien moins que donner leur sens aux événements et à l’action que nous nous proposons d’y introduire, prenant conscience de la nécessité pour chacun, clients et professionnels, de devenir acteurs, sujets de nos vie et de notre travail, ce dont nous avons grand besoin, aujourd’hui plus que jamais.

Quatre niveaux de lecture des textes ou des situations

Pour lire une situation, comprendre une interaction, entendre la personne accompagnée, le travailleur social ne saurait  se contenter du seul contenu manifeste, car, il le sait bien un contenu latent s’y dissimule.

L’analyse transactionnelle nous apprend à déceler le niveau social et le niveau psychologique d’une interaction. Pour l’approche systémique, une indication quant à la relation est en général  attachée à l’information. Grâce aux travaux de Bettelheim, Fromm ou surtout Leia (Mme Loeffler-Delachaux), nous savons l’importance de la signification symbolique des contes de fées.

On peut se demander, avec Pierre Bayard ; quels sont les fondements d’une « lecture vraie », ou comment à travers une lecture ou une écoute,  « s’approcher du vrai et du faux ». Les différences et les similitudes entre l’acte de penser et celui d’interpréter seraient aussi à réfléchir. Transfert, identification, réactions sont souvent peu ou prou de la partie. Nous sommes et laissons un bout de nous à l’intérieur de ce que nous repérons, lisons et observons. Bref, notre subjectivité teinte inéluctablement notre lecture et notre compréhension.

Toutes ces questions traversent l’histoire littéraire ; dans son Convivio déjà, Dante pouvait écrire après les médiévaux : « Il faut que l’on sache que les écrits peuvent être entendus et doivent être expliqués surtout en quatre sens ».

Le premier niveau de sens est le niveau « littéral », celui où nous restons au plan des faits, sans nous éloigner de la lettre du récit ; ce niveau enseigne l’histoire.

Le deuxième niveau est le niveau symbolique ou « allégorique », celui qui « se cache sous le manteau des fables » ; ici nous prêtons à l’histoire une signification complémentaire qui donne aux faits leur sens profond ; ce niveau enseigne ce que nous pouvons croire.

Le troisième niveau, le niveau « moral »,  fait apparaître la morale de l’histoire, ce qu’elle nous apprend d’utile ou d’édifiant pour conduire notre vie ; ce niveau enseigne ce que nous devons faire.

Au quatrième niveau enfin, celui du « super sens », nous sommes entraînés, si nous le voulons bien, sur un plan différent, surprenant, le plan spirituel ; seuls certains textes ou récits ont cette force-là ; ce niveau enseigne ce que nous pouvons espérer.

Nous-mêmes et nos collègues ; les personnes accompagnées, leurs familles ou leur entourage, avec leurs faits et gestes ou leurs symptômes ; les institutions, dans leur contexte culturel et sociétal, avec leurs discours et leurs documents de toute nature ; tout cela est à lire et à comprendre à ces différents niveaux, en gardant à l’esprit et en respectant ce qu’il peut y demeurer de mystère…

Christiane Besson


1. Je pense à son beau livre sur Le symbolisme des contes de fées, éd. du Mont-Blanc, Genève, 1948.

2. À lire son ouvrage Qui a tué Roger Ackroyd, éd. de Minuit, coll. « Paradoxe », 1998.